Les Hauts de Hurlevent

par

Une narration étonnamment moderne

DansLes Hauts de Hurlevent, Emily Brontë s’est trouvée face à une difficulténarrative : le moment d’énonciation du récit se situe dans les toutespremières années du XIXe siècle. Or, les péripéties qu’elle veut raconter aulecteur se sont presque toutes déroulées dans les quarante années qui ontprécédé. La romancière a alors recours à un procédé de narration qu’elleutilise avec maîtrise : la mise en abyme. Ce procédé, utilisé enlittérature mais aussi au théâtre, au cinéma ou en peinture, consiste àreprésenter une œuvre dans une autre œuvre. L’exemple classique en est la piècedans la pièce chère à Shakespeare, qui, par exemple dans Hamlet,fait jouer aux personnages une pièce qui va éclairer le drame principal.

Dansle roman, c’est une forme narrative complexe qui requiert une grande maîtrisede l’art du romancier. Il est remarquable qu’une jeune romancière comme l’étaitEmily Brontë possède à ce point l’art de la construction. Elle n’en étaitcertes pas à son coup d’essai puisqu’elle avait écrit, avec ses sœurs et sonfrère, nombre d’œuvres de jeunesse, mais l’art de la mise en abyme touche dansle roman à une perfection difficile à atteindre. La construction est ainsifaite : l’histoire est racontée au lecteur par Lockwood. Dans son récit,Lockwood rapporte ce que lui raconte la servante Nelly, qui elle-même rapportece que certains personnages lui racontent : Heathcliff, Catherine,Isabelle, la servante Zillah. Le lecteur a donc un triple récit, trois récitss’imbriquant les uns dans les autres comme des poupées gigognes. La parfaitemaîtrise d’écriture d’Emily Brontë lui permet de conserver une totale clartédans l’histoire qu’elle raconte. Emily Brontë utilise ce procédé avec bonheurtout au long du roman, dès qu’un personnage intervient pour raconter unévénement dont Nelly n’a pas été témoin. Ce procédé est beaucoup moins lourdqu’une forme épistolaire et donne un caractère de témoignage au récit ; etqui dit témoignage dit récit vivant. Alors que nombre de ses confrères enlittérature utilisent le récit linéaire ou la forme épistolaire, Emily Brontëutilise un procédé difficile et efficace.

Ellene se contente pas de cela, puisqu’elle baigne son récit dans une atmosphèreromantique tendant souvent vers le fantastique, voire le gothique. Mais ellejoue d’audace littéraire en teintant ce romantisme d’un certain réalisme àtravers le personnage de Joseph. Ce personnage n’intervient pas directementdans les péripéties du récit, mais il est toujours là, méchant comme une galeet amer comme le fiel, assommant son entourage à coups de psaumes plus lugubresles uns que les autres. Or, pour ancrer son récit dans le nord du Yorkshire, oùelle est née et a vécu, Emily Brontë emploie le vernaculaire quand Josephs’exprime : « N’a personne qu’la maîtresse, et é n’ouvrira point,quand même vous feriez votre vacarme infernal jusqu’à la nuit. » Latraduction française (traduction de Frédéric Delebecque, 1931, édition LesClassiques de Poche) est compréhensible mais si l’on se hasarde à consulter letexte original, on lit ceci : « There’s nobbut t’ missis ; an’shoo’ll not oppen ‘t an ye mak’ yer flaysome dins till neeght ». Laversion originale du texte semble incompréhensible, tant qu’on ne la lit pas àhaute voix dans sa tête, en imaginant les inflexions caractéristiques del’accent du Yorkshire rural. Que le lecteur francophone imagine latranscription française du parler d’un paysan picard ou d’un Marseillais duVieux-Port où l’on tenterait de rendre à la fois les phonèmes, l’accentuation,l’intonation et le lexique. Là encore, Emily Brontë fait preuve d’une étonnantemodernité dans son approche de la littérature, et apparaît très en avance surles écrivains de son temps. 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Une narration étonnamment moderne >