Pot-Bouille

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La violence faite aux femmes

Les personnages féminins, bourgeoises oudomestiques, sont nombreux dans Pot-Bouille. Si leurs statuts sociauxles place dans des sphères différentes, elles ont cependant une chose encommun : le statut de victimes. En effet, quelles soient féroces comme ÉléonoreJosserand ou effacées comme Marie Pichon, elles supportent l’homme qui n’estpas un partenaire mais un compagnon subi.

Les bourgeoises doivent se marier, sous peine dese retrouver déclassées. En effet, elles n’existent socialement qu’à traversleurs maris : leur fortune, si elles en ont une, est gérée par ceux-ci,elles dépendent entièrement d’eux sur le plan matériel. De plus, travaillerserait déchoir pour ces femmes, il ne saurait être question de gagner sa vie.D’ailleurs, elles ne savent rien faire, à part jouer du piano ou peindre destasses de porcelaine. Il leur faut donc trouver rapidement un époux. Celaexplique la rage de Mme Josserand dont l’obsession est de marier ses deuxfilles à tout prix. Le statut de la femme est tellement inférieur que même laraisonnable Caroline Hédouin, propriétaire d’un prospère magasin, se résout àépouser Octave qui n’est que son commis, car elle sait que ses ambitionscommerciales sont hors de portée d’une femme seule. La femme est ici victimed’un statut social.

Mais il est une violence dont bourgeoises,employées et ouvrières sont victimes au même titre : la violence sexuelle.Les scènes de séduction brutale, de viol même, ne sont pas rares dans Pot-Bouille.Trublot, joyeux garçon, ne s’embarrasse pas de mots pour séduire sesproies : il pince violemment les hanches et les cuisses – de préférences« grasses » – des domestiques qui l’approchent, et se glisse dansleur chambre quand le service est terminé. Octave est plus doux au primeabord : il aime la « possession lente, avec des regardsadulateurs », servi par ses yeux couleur vieil or. Mais l’acte d’amour estbrutal : il possède et ne partage rien, indifférent au plaisir de sapartenaire. Quand il passe à l’acte avec Berthe, la description de Zola estsans détours : « il l’empoigna, la jeta sur le lit […] et dans sondésir contenté, toute sa brutalité reparut, le dédain féroce qu’il avait de lafemme, sous son air d’adoration câline. » Ses deux maîtresses ne sontjamais transportées par une tempête de plaisirs : Marie Pichon reste d’uneglaciale indifférence, tandis que Berthe Josserand-Vabre se relève après lapremière étreinte « les poignets cassés, la face contractée par unesouffrance, tout son mépris de l’homme […] remonté dans le regard noirqu’elle lui jeta. » Notons enfin que cette violence est considérée commenormale, consubstantielle à la nature de l’homme. C’est ce que Madame Josseranda inculqué à ses filles : « Quand un homme est brutal, c’est qu’ilvous aime, et il y a toujours moyen de le remettre à sa place de façongentille. » La brutalité et le viol seraient donc, d’après les personnagesde Pot-Bouille, l’expression de l’amour de l’homme pour la femme.

Cependant, les bourgeoises sont au moinsprotégées par leur statut social et enrobent leur malheur dans la soie et laplume. Les femmes de basse condition n’ont pas cette chance. Adèle, domestiquedes Josserand, est une victime en tout : bouc émissaire des autresdomestiques, affamée par sa patronne, elle sert de jouet à Trublot. Elle estd’une ignorance telle qu’elle découvre, stupéfaite, qu’elle est enceinte. Elleaccouche seule, dans sa chambrette glacée, subissant la souffrance dansl’indifférence, et donne naissance à une fillette, « de la viande à cocheroù à valet de chambre, comme cette Louise, trouvée sous une porte ». Ellel’abandonne immédiatement, la déposant comme un paquet dans le passageChoiseul. Si elle l’avait gardée, si sa grossesse avait été connue, elle auraitété chassée sans pitié et se serait retrouvée sur le pavé.

C’est ce qui arrive à la piqueuse de bottines,locataire honnête dont le seul tort est d’être enceinte sans être mariée. Sonventre énorme n’émeut personne, le concierge Monsieur Gourd, outré par« le ventre de cette créature », l’oblige à déménager alors qu’elleest sur le point d’accoucher. Elle se trouve alors à la rue, sans ressource. Onapprend à la fin du volume que la pauvre femme a tué son enfant qu’elle nepouvait nourrir. C’est le digne magistrat Duveyrier, pourri de vices, veule, auvisage aussi laid que son âme, qui la condamne à la prison, approuvé par lesbourgeois de l’immeuble de la rue de Choiseul. Avait-elle été séduite,abandonnée, violentée ? Qu’importe à ces hommes et à la société du SecondEmpire : elle est une femme, et donc coupable. Cette petite ouvrière estl’incarnation de toutes les femmes victimes de la violence sociale de sontemps. 

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