Pot-Bouille

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L'immeuble de la rue de Choiseul : deux mondes en un seul lieu

L’immeuble de la rue de Choiseul est le lieu où toute l’action de Pot-Bouille se déroule, ou presque. En effet, à part quelques rares excursions dans l’église voisine, dans la boutique des Vabre ou dans celle de Mme Hédouin, tout se passe entre les murs épais de cet immeuble construit à des fins spéculatives par M. Vabre père. Deux mondes s’y côtoient et se croisent : celui des bourgeois, organisé autour du majestueux escalier, et celui des domestiques, qui s’ouvre sur la cour, sorte de puisard et d’ignoble égout.

C’est par l’escalier que le lecteur et Octave ont une première vision du lieu de l’action : « d’un luxe évident », décoré, chauffé d’« une chaleur de serre », alors que les chambres des domestiques ne le sont pas du tout, éclairé au gaz, il étouffe les pas des visiteurs sous un épais tapis rouge, du moins jusqu’au troisième étage ; au-delà, les locataires sont moins riches et ne méritent pas ce luxe. Il est plein du profond silence de la maison, « plein de décence ». Et M. Gourd veille à ce qu’il le reste. Pourtant, cet escalier qui se veut le reflet de la respectabilité de la maison voit parfois se jouer de drôles de comédies : portes doucement fermées sur des amours adultères, amantes en chemise qui fuient un mari furieux, spectacles dignes d’une pièce de Courteline. Qu’importe : l’escalier finit toujours par retrouver sa douceur feutrée et sa chaleur. Cet escalier n’est qu’un décor, orné de « panneaux de faux marbre » et de sa « rampe de fonte [qui] imitait le vieil argent ». Derrière le clinquant qui va bientôt se fissurer, comme le prédit l’architecte Campardon, se cache une société pourrie qui est celle de son époque : avide de respectabilité, la bourgeoisie du Second Empire est décrite par Zola comme gâtée de l’intérieur, laide, immorale, cachée sous les fards de la bienséance, d’une élégance de mauvais goût comme la décoration de l’escalier.

La cour intérieure est le pendant de l’escalier. Sur ce puisard sans air ni lumière s’ouvrent les fenêtres des cuisines. Les domestiques y jettent leurs ordures et y crient leurs saletés. Les murs de cette cour résonnent de mots d’une grossièreté à faire pâlir ; les bonnes s’y insultent : « Cochonne ! Salope ! As-tu fini ? », « Enfant de la borne ! », « vieille soûlarde » sont quelques-unes des amabilités qu’elles échangent. Mais ces irréductibles combattantes se réconcilient vite sur le dos de leurs maîtres, dont elles étalent sans fards les vices et les défauts intimes. C’est la face ignoble de la bourgeoisie qui s’y trouve jetée, éclaboussant les murs de sa puanteur : « C’était l’égout de la maison, qui en charriait les hontes. » Les maîtres ignorent tout de ce cloaque. Aussi, la stupeur et le dégoût de Berthe et Octave, quand ils surprennent les échanges entre les domestiques, sont immenses : « Ces filles savaient tout sans que personne n’ait parlé » ; « Une blague ordurière salissait leurs baisers, leurs rendez-vous, tout ce qu’il y avait encore de bon et de délicat dans leur tendresse. »

C’est le cloaque qui a le dernier mot du roman. D’un côté, le monde de l’escalier, respectable et digne, est uni : auparavant brouillés, et ils avaient mille et une raisons de l’être, les personnages sont là, rassemblés autour du piano de Clarisse Duveyrier, jugeant sans appel la piqueuse de bottines coupable d’infanticide. De l’autre côté, l’égout empeste et éclate de voix crues qui jugent elles aussi : « Quand ils se sont craché à la figure, ils se débarbouillent avec, pour faire croire qu’ils sont propres » constatent les domestiques et Zola. Et l’immeuble de la rue de Choiseul n’est pas pire qu’un autre : « celle-ci ou celle-là, toutes les baraques se ressemblent. […] C’est cochon et compagnie. » Telle est la conclusion sans appel du roman que Zola consacre à la bourgeoisie.

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