Bouvard et Pécuchet

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Bouvard et Pécuchet sont-ils des imbéciles ?

La question mérite d’être posée. En effet,certains critiques ont vu dans Bouvard et Pécuchet une peinture de lasottise humaine, à travers deux sots qui tentent vainement d’embrasser le plusgrand nombre possible de connaissances. Une lecture attentive du roman montreque ce serait une erreur que de considérer les protagonistes comme tels.

Dès le premier chapitre, Flaubert pose sesprotagonistes comme au moins pas trop sots. Il décrit leurs premières lectureset recherches et observe : « Par ces curiosités, leur intelligence sedéveloppa. » Quand on connaît la rigueur naturaliste de Flaubert, il fautqu’il y ait effectivement intelligence si l’intelligence des deux hommes estsoulignée. Cependant, cette intelligence est entravée par une formidablenaïveté que le lecteur confond parfois avec de la sottise. Leur naïveté, issued’une grande foi dans l’être humain, est immense et c’est souvent ce qui lesrend victimes de la malhonnêteté des autres, comme quand maître Gouy les volesur les fermages, ou quand on leur vend comme antiquités des objets abîmés et àpeine patinés par le temps. Ce qui leur manque souvent, c’est le simple bonsens, instinct qu’ils brident en passant tout au tamis d’une connaissance maldigérée. Il leur manque aussi l’expérience, comme dans l’affaire des meules defoin qui prennent feu spontanément à cause d’une erreur de débutant qu’ilscommettent, ou dans celle des melons qui se révèlent infects, car, d’une part,les graines ont été plantées en dépit du bon sens, mais aussi, d’autre part,parce que personne, hormis eux, n’a eu l’idée de planter des melons sous leciel gris de la Normandie. Dans ces deux exemples, ils se trompent parignorance. Osera-t-on dire qu’un ignorant est un imbécile ?

Leur tort est, selon Flaubert, d’accorder unetrop grande confiance aux livres. Ils lisent, retiennent, pensent avoircompris, et croient. Là encore, le bon sens leur fait défaut, et Bouvard etPécuchet sont affligés d’une bonne foi scientifique qui confine à l’innocenceet leur fait parfois poser des questions au-delà du saugrenu, comme lorsqu’ilsdemandent aux laboureurs « s’ils avaient vu des taureaux se joindre à desjuments, les cochons rechercher les vaches, et les mâles des perdrix commettreentre eux des turpitudes. » De même, quand leurs études sur les cultesdruidiques leur fait imaginer des symboles phalliques dans chaque objet, ilsjettent autour d’eux la confusion en montrant « des palonniers de voiture,des jambes de fauteuil, des verrous de cave, des pilons de pharmacien » àleurs visiteurs à qui ils demandent : « À quoi trouvez-vous que celaressemble ? », « puis, confiant le mystère – et si l’on serécriait, il levaient, de pitié, les épaules. » En cette époque pudibonde,de telles questions ne pouvaient que les faire passer pour de fieffésoriginaux, ou carrément des imbéciles.

Il est vrai que la somme incroyable de livresqu’ils consultent recèlent une foule de contradictions, et ces contradictionsles plongent dans une grande perplexité. Un exemple parmi d’autres :« Les corps simples sont peut-être composés », affirme Regnault,chimiste et physicien français, dans son cours. Et les lectures des deuxbonshommes en comptent une foule d’autres. Que croire ? Que penser ?Flaubert n’a rien inventé : cette phrase insensée a réellement étéimprimée. La perplexité de Bouvard et Pécuchet est un indice, pour une fois, debon sens. Ce que Flaubert remet en cause ici est la foi aveugle qu’on accorde àl’imprimé qui, s’il est souvent le fruit de recherches et de réflexions, peutse révéler à la limite du loufoque. De même, certaines idées ancrées dansl’esprit de Bouvard et Pécuchet, qui relèvent parfois de la croyance un peusotte mais qui sont aussi de simple bon sens, sont remises en question. Ainsi,« ils avaient cru à l’insalubrité des endroits humbles. Pas du tout !Casper les déclare moins mortels que les autres. On ne se baigne pas dans lamer sans avoir rafraîchi sa peau. Bégin veut qu’on s’y jette en pleinetranspiration. Le vin pur après la soupe passe pour excellent à l’estomac. Lévyl’accuse d’altérer les dents. » Bref, on trouve tout et son contraire dansles livres, et l’imbécile n’est certainement pas le lecteur qui ne sait plus àquel saint se vouer.

En outre, Bouvard et Pécuchet n’ont pastoujours tort et leurs expériences sont parfois couronnées de succès. Leurpremier triomphe est la guérison de Mme Bordin, dont la joue est affligée« d’une tache bizarre », qui « formait un cercle rose ».« Ils administrèrent du calomel. Un mois plus tard, Mme Bordin étaitsauvée. » Il est vrai qu’ils l’ont peut-être un peu empoisonnée au passageavec le mercure contenu dans le médicament. De même, leurs passes magnétiquessemblent avoir un effet positif sur la Barbée, qu’ils soulagent de ses crisesnerveuses. C’est par ce même magnétisme qu’ils semblent bien avoir guéri unevache malade. Mais dans tous ces cas, la guérison n’intervient-elle pas par unesimple coïncidence ? En revanche, ils parviennent à enseigner lesrudiments de la lecture et de l’écriture à Victor et Victorine, et cela n’estpas une coïncidence. C’est une vraie réussite, en partie due au fait que, pourune fois, les deux amis se sont éloignés de ce que préconisent les livres.

La question : « Sont-ils desimbéciles ? » amène celui qui la pose à un paradoxe comparable auparadoxe du menteur qui déclare « Je suis un menteur ». Si c’estvrai, le menteur ment en disant qu’il est un menteur, et donc n’est pas unmenteur, et dit la vérité. Dans le cas de Bouvard et Pécuchet, si l’ondéclare : « Ce sont deux imbéciles », que dire d’eux lorsqu’ilsrecopient, comme annoncé dans le plan de la suite inachevée du roman, la lettredu médecin qui les décrit effectivement comme deux imbéciles ? S’ilsrecopient la lettre en acceptant le verdict, alors ce ne sont pas des imbéciles,et le verdict est faux. Mais s’ils ne sont pas des imbéciles et recopientpourtant la lettre, ils agissent comme des imbéciles, et alors ils le sont. Ence sens, Flaubert ne donne aucune indication au lecteur pour trancher. Mais leromancier précise que Bouvard et Pécuchet ont acquis une supériorité sur lesindividus qui les entourent et les jugent : ils ont lu, expérimenté, etmesuré la sottise du contenu de certains livres. Ils ont acquis la faculté de« voir la bêtise et de ne plus la tolérer ». Ils sont maintenantcapables de stigmatiser les expressions de la bêtise des autres, et d’enconsigner un florilège dans le Dictionnaire des idées reçues.

Le mot de la fin peut revenir à Bouvard quifait parfois preuve de sagacité : « La science est faite suivant lesdonnées fournies par un coin de l’étendue. Peut-être ne convient-elle pas àtout le reste qu’on ignore, qui est beaucoup plus grand, et qu’on ne peutdécouvrir. » Le bonhomme semble au seuil de la vraie sagesse : pluson sait de choses, plus on réalise que l’on ignore encore un plus grand nombrede choses.

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