Bouvard et Pécuchet

par

Victor et Victorine

Ce sont deux enfants trouvés, errants sur leschemins de Normandie, comme il y en avait des milliers en France au XIXesiècle. Quand Bouvard et Pécuchet les voient pour la première fois, ces petitsêtres sont pitoyables : ce sont « un gamin d’une douzaine d’année etsa sœur, qui en avait dix peut-être. Par les trous de leurs guenilles, onvoyait leurs membres rouges de froid. L’un était chaussé de vieillespantoufles, l’autre n’avait plus qu’un sabot. Leurs fronts disparaissaient sousleurs chevelures, et ils regardaient autour d’eux avec des prunelles ardentescomme de jeunes loups effarés. » C’est une des plus longues descriptionsde personnages dans Bouvard et Pécuchet. Ils sont nés d’un père forçat,qui a terrorisé le pays pendant un temps. Le regard que posent sur eux lesbonnes gens du pays est donc a priori négatif.

Ils sont recueillis par le comte de Faverges,mais à la suite de quelque sottise, ils vont être chassés : Victor doitêtre envoyé comme « enfant détenu » au pénitencier de Maubourg, etVictorine à l’orphelinat. C’est à ce moment que Bouvard et Pécuchet décident deles prendre avec eux. Ils vont tenter d’offrir à ces deux déshérités uneéducation, qu’ils vont s’efforcer de rendre idéale.

Ces deux vieux messieurs (si l’on s’essaye àcalculer d’âge de Bouvard et Pécuchet quand ils recueillent les deux enfants,ils ont environ quatre-vingt ans) se sont imprégnés du contenu de dizainesd’ouvrages sur l’éducation des enfants, et se lancent dans une aventure dontils ne mesurent pas la difficulté. En effet, quoi de plus difficile que d’éleverun enfant ? De fait, ils vont obtenir un bilan contrasté, obtenantcertains succès mais essuyant aussi de cuisants échecs. Globalement, ils neparviendront pas à faire des enfants les petits êtres parfaits qu’ils rêvaient.Les enfants ne leur obéissent pas toujours, ne suivent pas les meilleursexemples. Victorine manipule le brave Bouvard comme elle veut, et Victor faitparfois preuve d’une cruauté abominable, par exemple quand il ébouillante àmort un chaton qu’on lui a confié.

Cependant, l’instruction qu’ils donnent àVictor et Victorine est l’occasion d’une brillante réussite : grâce à eux,les enfants parviennent à apprendre à lire et à écrire. Quel est le secret desdeux pédagogues ? Le voici : « Comme Victor était enclin àla gourmandise, on lui présentait le nom d’un plat : bientôt il lutcouramment dans le Cuisinier français. Victorine était coquette, unerobe lui serait donnée si, pour l’avoir, elle écrivait à la couturière :en moins de trois semaines, elle accomplit ce prodige. » Bouvard etPécuchet sont très en avance sur leur temps. Leur enseignement est efficacecar, selon le jargon des enseignants d’aujourd’hui, il « fait sens »,c’est-à-dire qu’il est enraciné dans le réel et que l’apprenant retient car ila compris le sens de ce qu’on lui enseigne. De plus, toujours selon le jargon,cet enseignement est « actionnel » : au lieu d’un exercice arideet théorique, Victorine fait comme si, elle joue et donc apprend.L’ironie contenue dans la conclusion de Flaubert est d’un comique glacial :« C’était courtiser leurs défauts, moyen pernicieux mais qui avaitréussi. » Bouvard et Pécuchet ont réussi car ils n’ont pas cherché à améliorerles enfants, mais à leur donner des outils pour qu’ils s’améliorent eux-mêmes.Bouvard et Pécuchet seraient donc des précurseurs de Célestin Freinet et MariaMontessori ? Et pourquoi pas…

Le lecteur quelque peu informé sur lapsychologie enfantine et sur les sciences de l’éducation sait que le rêve deBouvard et Pécuchet quand ils recueillent les deux enfants est en partie voué àl’échec. La raison en est simple : les petits malheureux ont subi destraumatismes dont les effets sont dévastateurs : battus, abandonnés,livrés à eux-mêmes, rejetés, affamés, frigorifiés, ils ont développé un systèmede survie en milieu hostile : le monde. Leur faire abandonner ce systèmeprendra des années, et nécessite une patience infinie. Enfin, un point est àremarquer : à aucun moment Flaubert n’émet de jugement sur les actes desenfants. Le style réaliste qu’il adopte le dispense d’émettre un jugement, etc’est au lecteur, à travers une description objective qui annonce lenaturalisme de Zola de se faire une opinion sur ces deux petits êtres.

Précisons enfin que Flaubert s’inspire ici del’histoire de « l’enfant sauvage  de l’Aveyron », Victor, jeunegarçon totalement sauvage trouvé dans l’Aveyron du début du XIXesiècle et éduqué par le docteur Itard selon des méthodes qui annoncent lessciences de l’éducation moderne.

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