Bouvard et Pécuchet

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Le réalisme de l’œuvre, entre sobriété et ironie flaubertienne

Le réalisme en littérature est né en réactionau sentimentalisme romantique. L’écrivain tente, par le biais de l’écriture, dereprésenter la réalité le plus fidèlement possible. Les personnages ne serontpas des héros parés de vertus d’exception mais des individus issus duquotidien, nés dans les classes moyennes ou populaires. Le maître du réalismeen France est incontestablement Gustave Flaubert qui, toute sa vie, a travailléson style jusqu’à le rendre d’une pureté rare, dont le dépouillement annoncecelui d’un écrivain comme Ernest Hemingway. Bien qu’il se défendît d’être unchef d’école, Flaubert a eu une grande influence sur ses jeunes confrères,notamment Maupassant, autre maître du réalisme, et Zola, théoricien et créateurdu naturalisme. Bouvard et Pécuchet est le dernier roman de Flaubert et,à ce titre, représente l’aboutissement d’une vie de travail dont le but estd’atteindre la phrase juste.

Dès le début de l’œuvre, le lecteur rencontrele réalisme dont Flaubert est le maître dans la description d’un boulevardparisien écrasé par le soleil de l’été. L’incipit donne le ton :« Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevardBourdon se trouvait absolument désert. ». Suit l’évocation du canalSaint-Martin et de son « eau couleur d’encre », d’un « bateauplein de bois » et « deux rangs de barriques ». Et, l’un aprèsl’autre, les éléments du décor se mettent progressivement en place, jusqu’à lasobre entrée en scène des protagonistes : « Deux hommesparurent. » Pour Flaubert, nul besoin d’adjectifs superflu pour appuyer uneffet, ou souligner, par exemple, la chaleur qui écrase Paris. C’est au lecteurde sentir les choses derrière la description. Cette approche épurée de l’écrituresera théorisée par Ernest Hemingway sous le nom de « théorie del’iceberg » : l’écrivain doit se focaliser sur les éléments visiblesen surface, sans que les thèmes sous-jacents soient jamais explicités.L’important n’est pas l’explicite, mais l’implicite.

De fait, le lecteur assiste aux faits etgestes des protagonistes et des personnages secondaires, dans le décor de laNormandie chère à Flaubert et qu’il connaît si bien – c’est pour cela qu’ilenvoie ses personnages vivre à Chavignolles. Le roman compte des dizainesd’exemples de descriptions réalistes très simple en apparence qui plantent ledécor : celle de la côte des Hachettes, par exemple : « Desvallonnements herbeux découpaient la falaise, composée d’une terre molle et bruneet qui se durcissant devenait, dans ses strates inférieures, une muraille depierre grise. Des filets d’au en tombaient sans discontinuer, pendant que lamer, au loin, grondait. Elle semblait parfois suspendre son battement ; –et on n’entendait plus que le petit bruit des sources. » Un teldépouillement dans la description annonce évidemment Maupassant et Zola, maisaussi Hemingway. Autre exemple : quand les deux amis découvrent le paysagequi s’étend devant la croisée de la maison : On avait en face de soi leschamps, à droite une grange, avec le clocher de l’église, – et à gauche unrideau de peupliers. » Suit une description du jardin, divisé en carrés,chaque carré ayant une fonction précise, puis, comme si la plume de Flaubertsuivait le regard des protagonistes, la description de chaque élément querencontre le regard. Rien de plus sobre, de plus précis, de plus réaliste quecette description qui plante le décor des chapitres qui vont suivre.

Flaubert est au sommet de sa maîtrise duréalisme, et le lecteur de 1881 aurait pu retrouver la réalité des décors où sejoue la farce de Bouvard et Pécuchet s’il s’était rendu en Normandie,entre Caen et Étretat. Non seulement Flaubert a dévoré un nombre impressionnantde livres afin de pouvoir alimenter les descriptions des expérimentations desprotagonistes, mais il s’est lui-même livré à des expériences, allant jusqu’àreproduire une scène comme la promenade nocturne dans le jardin décrite à lafin du chapitre I afin d’en tracer une image exacte.

Le réalisme n’exclut pas l’humour, aucontraire, et permet à Flaubert de décrire les agissements de ses protagonistesavec une parfaite objectivité qui couvre une ironie constante. Inutiled’insister sur le comique de la situation : c’est au lecteur de lepercevoir. Ainsi, quand les bonshommes ont la marotte des antiquités et se fontescroquer par les vendeurs d’objets, Flaubert ne le dit jamais ouvertementmais, en une simple description, fait alterner le point de vue de Bouvard etPécuchet d’une part et celui du bon sens d’autre part : « La grossechaîne dans le corridor provenait des oubliettes du donjon de Torteval. Elleressemblait, suivant le notaire, aux chaînes des bornes devant les coursd’honneur. » Ou il fait dire aux deux compères de telles énormités que lelecteur comprend à leur seule lecture qu’on leur a raconté des sornettes :« La poutre n’était rien moins que l’ancien gibet de Falaise, d’après lemenuisier qui l’avait vendue », ou encore « Bouvard prit les deuxurnes pleine d’une terre qui était de la cendre humaine, et il approcha de sesyeux la fiole, afin de montrer par quelles méthodes les Romains y versaient despleurs. » On peut aussi citer la désopilante description du jardinpaysager que Bouvard et Pécuchet trouvent splendide et que Flaubert décrit,objectivement, comme « quelque chose d’effrayant ». Par exemple, le« tombeau étrusque » construit par bonshommes et qu’ils veulent à lafois grandiose et poétique, est « un quadrilatère en plâtre noir, ayantsix pieds de hauteur, et l’apparence d’une niche à chien. »

Le réalisme n’est pas que drôle. Il permet àFlaubert une description de la misère noire dans laquelle vivent certainspersonnages, sans que soit lancée une polémique sociale qui n’est pas l’objetdu roman ; le lecteur, cependant, gardera de la lecture de certainspassage une impression de malaise, voire de culpabilité, devant la détressedans laquelle on laisse croupir des personnages comme Marcel, l’enfantabandonné que Bouvard et Pécuchet engagent comme domestique, ou le coupled’enfants que forment Victor et Victorine, à qui Bouvard et Pécuchet tentent dedonner un peu d’instruction. Avec le réalisme, Flaubert n’est pas dans lejugement mais dans le constat, mais cela n’empêche en rien que le lecteur soittouché par la misère criante des personnages cités.

Enfin, Flaubert s’autorise, grâce à la totalemaîtrise de son art, certains procédés elliptiques qui seront développés plustard en littérature. À ce titre, le romancier est novateur. Par exemple, ilarrive qu’un événement et sa conséquence soient condensés en une phrase, mêmesi le processus est long, comme l’indique l’exemple suivant : « ilssupprimèrent la moitié environ de leurs prairies artificielles, et comme ils n’avaientpas d’engrais ils se servirent de tourteaux qu’ils enterrèrent sans lesconcasser – si bien que le rendement fut pitoyable » : toute uneannée est condensée en une seule phrase.

Bouvard et Pécuchet est souvent décrit comme un livre avant tout comique.Une lecture attentive montre que ce comique est servi par un réalismerigoureux, essence même de l’art littéraire de Gustave Flaubert. Dans ce roman,tout est vrai, rigoureusement. 

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