Bouvard et Pécuchet

par

Pécuchet

Il a le même âge que Bouvard, qui est frappépar son air sérieux. « On aurait dit qu’il portait une perruque, tant lesmèches garnissant son crâne élevé étaient plates et noires. Sa figure semblaittout en profil, à cause du nez qui descendait très bas. » Enfin, « ilavait une voix forte et caverneuse. »

« Il était le fils d’un petit marchand,et n’avait pas connu sa mère, morte très jeune. On l’avait, à quinze ans,retiré de la pension pour le mettre chez un huissier. » Il a ensuiteessayé plusieurs états, pour finir par devenir copiste, grâce à sa belleécriture. Précisons qu’à cinquante ans, il est encore vierge. Il perd savirginité avec la domestique Mélie, dont il se croit éperdument épris. Aupassage, celle-ci lui transmet la syphilis.

C’est un honnête homme, qui ne veut pasprofiter des largesses de son ami. C’est pourquoi il investit ses économiesdans l’achat du domaine de Chavignolles. En outre, afin de ne pas vivre auxcrochets de Bouvard, il attend deux ans que l’heure de la retraite sonne pourquitter son emploi.

Il est d’un tempérament enthousiaste mais iln’a aucun sens des réalités ni des affaires. Par exemple, c’est lui qui fournità Bouvard la recette d’une bière à base de feuilles d’arbres, parfaitementignoble, qu’il refuse pourtant de reconnaître comme cause de ravagesintestinaux ; et ses raisonnements tiennent souvent du sophisme, commelorsqu’il convainc Bouvard de se lancer dans l’arboriculture, qu’il décritcomme une spéculation : « Une poire qui revient à trois sols estquelque fois vendue jusqu’à des cinq ou six francs ! Des jardiniers sefont avec des abricots vingt-cinq mille livres de rente ! ÀSaint-Pétersbourg, pendant l’hiver, on paie le raisin un napoléon lagrappe ! » Dans son enthousiasme, Pécuchet omet juste de tenir comptede l’investissement, des aléas climatiques, et surtout des intermédiaires entrele producteur et le consommateur. Il se croit réaliste, mais c’est un rêveur.

Une fois installés à Chavignolles, les deuxamis vont pouvoir consacrer leur vie à l’étude et à l’expérimentation. Vont-ilschoisir un domaine de prédilection auquel ils se consacreront ? Certespas. Leurs passions connaissent toutes le même schéma : choix,expérimentation, échec, et réflexion qui mène à un nouveau choix. Le romans’étale sur plusieurs décennies, mais la liste des activités dans lesquelles seplongent les deux protagonistes est stupéfiante, surtout si l’on songe queBouvard et Pécuchet, avant de se lancer dans une nouvelle activité, dévorent unnombre considérable de livres. Qu’on en juge.

Leur première passion est le jardinage, quiles mène à l’agriculture. Puis ils s’essayent à devenir paysagistes. Il fontensuite un bond vers l’anatomie, puis la médecine, l’astronomie, la géologie,l’archéologie en général, les antiquités, l’archéologie celtique, les faïences,l’histoire de France, les romans historiques, l’art dramatique, comme acteurset comme auteurs, puis la grammaire, les systèmes politiques, y compris lesplus récents comme le fouriérisme ou le saint-simonisme (à l’occasion desévénements de 1848). Ensuite vient la parenthèse de l’amour – Bouvard avec MmeBordin et Pécuchet avec Mélie – suivie, étrangement, de la gymnastique. Vient letemps du magnétisme, qu’ils utilisent pour soigner des malades. Puis ilsinvoquent les morts et essaient de faire apparaître des revenants, ce qui lesamène à la philosophie, à la foi religieuse (ils vont même pratiquer àl’église). Déçus, la rencontre de Victor et Victorine les pousse à se consacrerà l’éducation des enfants et à la phrénologie. Dans la partie terminée duroman, leur ultime marotte est l’urbanisme avec le projet de rénovation duvillage. Devant un tel inventaire, comment s’étonner que leurs voisins deChavignolles les prennent pour de doux illuminés ? Cependant, il semblequ’à ce point de la rédaction de Bouvard et Pécuchet les deux amis aientfait le tour des connaissances livresques et expérimentales nécessaires. Leplan tracé par Flaubert indique une conférence qui tourne mal et les notes detravail du romancier laissent à penser que Bouvard et Pécuchet vont retrouverleur fonction première, celle de copiste, et recopier une suite de sentences,expression de la bêtise humaine, qui est le Dictionnaire des idées reçues,que Flaubert a effectivement rédigé, et un Sottisier composéd’authentiques extraits de livres qui se veulent savants.

Quand Bouvard et Pécuchet se jettent dans uneactivité, c’est à corps perdu. Ils en adoptent jusqu’au costume, comme parexemple quand ils se mettent en tête de devenir agriculteurs :« Habillés d’une blouse bleue, avec un chapeau à larges bords, des guêtresjusqu’aux genoux et un bâton de maquignon à la main, ils rôdaient autour desbestiaux, questionnaient les laboureurs, et ne manquaient pas d’assister à tousles comices agricoles. » Leur naïveté, issue d’une grande foi dans l’êtrehumain, est immense et c’est ce qui les fait passer pour des imbéciles. Ainsi,au soir du jour où Bouvard congédie la domestique Germaine, ils se demandentsincèrement « qui avait bu le calvados, comment le meuble s’était brisé,que réclamait Mme Castillon en appelant Gorgu, – et s’il avait déshonoréMélie. » Ces doux intellectuels qui vivent dans le monde de leur pensée nevoient pas ce qui est évident pour tout le monde, y compris le lecteur, depuislongtemps. Il leur manque le simple bon sens, ce qui leur éviterait la ruine –car Bouvard perd sa fortune dans leurs diverses aventures, et, de bourgeoisaisés qu’ils sont lorsqu’ils s’installent à Chavignolles, il sont à la limitede la gêne à la fin du roman.

Si Bouvard et Pécuchet échouent dans leursexpériences, c’est parce qu’ils se lancent dans des entreprises auxquelles ilsne sont pas préparés. Ils débordent d’enthousiasme et ont accumulé une sommeastronomique de connaissances, mais n’ont pas pris le temps de les digérer.Cependant, ils remettent tout en question et cette approche neutre etscientifique leur permet de se révéler parfois bien en avance sur leur temps,entre autres sur l’éducation à donner aux filles et sur les droits des animaux.Quant aux dogmes, ils les rejettent. Une question demeure : commentexpliquer la défiance permanente dont ils font l’objet de la part des paisibleshabitants de Chavignolles ? Flaubert en donne la raison en une phraselapidaire, et cette raison vaut bien au-delà des limites du Calvados :« Leur manière de vivre – qui n’était pas celle des autres –déplaisait. » Voilà pourquoi Bouvard et Pécuchet passent à deux doigtsd’être enfermés comme fauteurs de trouble à l’ordre public.

Il estremarquable que les protagonistes d’un roman inachevé aient atteint une tellenotoriété. Est-ce celle que voulait Flaubert ? Rien n’est moins sûr, carnombre de gens voient en Bouvard et Pécuchet deux prototypes d’imbéciles. Or,c’est tout le contraire. Les imbéciles, ce sont celles et ceux qui lesentourent, qui vivent dans des systèmes qu’ils ne questionnent jamais. Naïfs,ils le sont. Dénués de bon sens, ils le sont totalement. Instruits, ils le sontaussi, trop, selon Flaubert : le vrai de la vie ne sort pas des livres.Mais imbéciles, certainement pas.

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