Nouvelles Orientales

par

De la femme

L’image de la femme est introduite dansde nombreuses nouvelles sous des aspects différents. Tantôt déesse, tantôtépouse oubliée, tantôt jeune martyre ou femme rebelle, la femme revêt uneimportance symbolique particulière dans les Nouvellesorientales, surtout  prégnante dans Le Lait de la Mort, Le Dernier Amour du prince Genghi, Kâli décapitée et La VeuveAphrodissia.

         Auregard du contexte social des contrées des mythes et légendes qui ont inspiréles contes de ce recueil, on peut comprendre la position de subordonnée qu’a lafemme. Elle est subordonnée à l’autorité du père, de l’époux ou du frère, etson rôle se limite à celui de fille, d’épouse ou de mère. Les protagonistesféminins du Lait de la Mort et du Dernier Amour du prince Genghil’illustrent. Ici la femme est représentée dans son rôle d’épouse soumise etobéissante. C’est la femme telle qu’on la percevait alors en Orient. En effet,la Dame-du-village-des-fleurs-qui-tombent s’est résignée depuis longtemps à nerecevoir de l’amour du prince Genghi que les miettes que les autres épousesdaignent lui abandonner. Sa position de concubine ne la protège pas de l’oublidans lequel elle sombre progressivement. Pourtant, oubliée et négligée, elleest la seule à persévérer et à suivre le prince en ermitage. Elle va alorsjusqu’à se construire de nouvelles identités, à imaginer de nouveaux avatars àtravers lesquels elle peut glaner l’amour princier et continuer de témoigner sadévotion, en remplissant pour lui le rôle d’épouse, de fille et de mère dansses derniers jours. Cependant on constate finalement que le prince n’a jamaissu la distinguer et l’a même reléguée dans son souvenir après toutes les autresfemmes :

« La Dame-du-village-des-fleurs-qui-tombent se jeta sur le sol enhurlant au mépris de toute retenue ; ses larmes salées dévastaient ses jouescomme une pluie d’orage, et ses cheveux arrachés par poignées s’envolaientcomme de la bourre de soie. Le seul nom que Genghi avait oublié, c’étaitprécisément le sien. »

         Demême, la jeune mère du conte Le Lait dela Mort partage avec la Dame-du-village-des-fleurs-qui-tombent un sort peuenviable. De toutes les épouses de la famille, elle est la plus tendre et laplus aimée. Elle est celle qui des trois porte le plus de soins à son époux età sa belle-famille. Elle semble s’acquitter de façon irréprochable des lourdestâches de femme et de mère, mais on exige d’elle de faire le sacrifice de savie. Ni la jeune mère nourricière, ni la concubine oubliée n’adressent auxhommes qui leur font tant de tort le moindre reproche, tout comme si lasouffrance qui leur est infligée était dans l’ordre normal des choses etrattachée à leur nature de femmes.

         Cetteconception archaïque du rôle de la femme est tout de même remise en questionpar deux autres contes, notamment Kâlidécapitée et La Veuve Aphrodissia.Ici, nous sommes en présence de la femme vengeresse et de la femme rebelle. Lespersonnages de Kâli et d’Aphrodissia se situent toutes deux hors de laconception traditionnelle de la femme orientale. Plus encore, elles sont toutesles deux en marge de la société. L’une est veuve et vit à part des autres sansque cela ne la dérange ; la séparation d’avec les autres membres de lasociété ne l’afflige point :

« Après son veuvage, on avait relégué la veuve dudéfunt pope dans cette cahute à deux pas du cimetière : elle ne se plaignaitpas de vivre dans ce lieu isolé où ne poussaient que des tombes. »

L’autre vagabonde à travers le pays àla recherche de sa propre rédemption, et l’indépendance dont elle jouit ne semesure qu’à l’aune de l’effroi et du désir qu’elle inspire. Toutes deux sontdes femmes indépendantes, dont les choix ou le mode de vie les placent en margede la société. Une société qui ne manque pas de porter sur elles un jugementcritique. La conclusion semble être que la femme orientale ne peut aspirer àl’indépendance qu’en s’excluant de la société. Mais, comme l’ont montré lescontes précédents, le sort qui lui est réservé dans son rôle traditionnel n’estpas forcément plus enviable. Nouvellesorientales soulève donc la question de la place de la femme dans la sociétéorientale, mais aussi dans toutes les autres sociétés. Une réflexion d’autantplus intéressante quand on prend en considération le fait que les Néréidesfantastiques sont une représentation d’une autre facette du féminin dans l’œuvrede Marguerite Yourcenar.

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