Nouvelles Orientales

par

De l’amour

Le thème de l’amour est abordé sousdiverses formes dans de nombreux contes du recueil, sinon tous. On peut sanspeine le déceler dans des nouvelles telles que Le Lait de la mort, LeDernier Amour du prince Genghi ou L’Hommequi a aimé les Néréides. Rien que dans ces trois contes, le thème del’amour est abondant.

Le Lait de la mort est un contetragique qui met en avant le thème universel de l’amour maternel. C’estl’histoire de l’épouse du dernier frère d’une famille herzégovine. Lorsqu’elleapprend qu’elle sera emmurée vivante sous une tour, sa seule pensée est pourson très jeune enfant qui n’est pas encore sevré. Elle pardonne à ceux qui latrahissent et la tuent à condition qu’ils fassent chaque jour venir son filsauprès d’elle pour qu’il puisse téter par des orifices aménagés dans le mur dela tour. La fable qui prétend que le lait maternel ait continué de couler bienaprès la mort de la mère met bien en avant, symboliquement, la puissance del’amour d’une mère, dont l’influence vitale et bénéfique se poursuit après sontrépas. La jeune femme pour laquelle le bonheur de son fils suffit à rendre lamort supportable est une évocation particulièrement puissante de l’amour d’unemère. Privée de nourriture, suppliciée, mourante et même morte, tout son êtreest tourné vers le salut de son fils unique. Ainsi, l’univers semble conspireravec la mère pour donner à son fils le bénéfice du miracle de cette lactationpost-mortem.

« Beaux-frères, […] Ne murez pas ma poitrine, mes frères, mais que mesdeux seins restent accessibles sous ma chemise brodée, et que tous les jours onm’apporte mon enfant, à l’aube, à midi et au crépuscule. Tant qu’il me resteraquelques gouttes de vie, elles descendront jusqu’au bout de mes deux seins pournourrir l’enfant que j’ai mis au monde. »

         DansLe Dernier Amour du prince Genghi,c’est l’amour dans sa forme la plus simple qui est mis en avant. Le princeGenghi le Resplendissant, « le plus grand séducteur qui ait jamais étonnél’Asie », décide d’abandonner sa vie au palais royal et de vivre enermitage loin des siens. C’est dans cet isolement absolu qu’il attend la mort,réconforté par les seuls souvenirs des femmes qu’il a aimées. Mais c’est unamour bien vivant qui le persécute. L’une de ses concubines, la Dame-du-village-des-fleurs-qui-tombent,continue de se soucier de lui, même quand son éloignement l’a fait oublier de tous.Il s’agit ici de l’amour d’une femme pour un homme, qui survit aux rejetsnombreux qu’il subit, un amour qui la pousse à se réinventer encore et encoredans l’espoir d’obtenir de celui qu’elle a toujours aimé l’amour qu’elle atoujours recherché. Dans les rejets constants qu’elle subit, dans les identitésqu’elle doit toujours se construire, la Dame-du-village-des-fleurs-qui-tombentincarne l’amour persévérant et désintéressé.

         Maisil n’est pas uniquement question dans ces contes d’inspiration asiatiqued’amour pur et constant. Il est également question de passions fiévreuses quilaissent dans leur sillage des hommes vidés de leur substance. C’est d’unetelle histoire qu’il est question dans L’Hommequi a aimé les Néréides. Le jeune Grec Panégyotis a devant lui un avenirtout tracé. On disait de lui « qu’ilavait devant lui son pain cuit, et pour toute la vie ». Mais le jeunehomme fait la rencontre des Néréides, ces êtres fantastiques et mystérieux dontle feu de la passion dévore tout dans l’âme des hommes qui s’y exposent. Lafable illustre par là les amours passionnées et les pulsions dangereuses qui,au lieu d’agrémenter la vie des hommes, les gouvernent. Ce phénomène estd’autant plus inquiétant que ceux qui en sont les proies semblent heureux d’enêtre les victimes, à l’image de Panégyotis qui ne semble fournir aucun effortpour se soigner de son obsession. L’amour que les Néréides ont fait connaîtreau jeune grec l’a rendu sot et c’est en mendiant qu’il gagne son pain, constammentdans l’attente du moment d’une nouvelle rencontre. C’est de ce sentiment quitient plus de la drogue dure que de l’amour qu’il est question dans ce conte.

« On vit revenir un Panégyotis nouveau, aussi transformé que s’ilavait passé par la mort. Ses yeux étincelaient, mais il semblait que le blancde l’œil et la pupille eussent dévoré l’iris ; deux mois de malaria nel’eussent pas jauni davantage ; un sourire un peu écœurant déformait ses lèvresdont les paroles ne sortaient plus. Il n’était cependant pas encorecomplètement muet. »

         Le Sourire de Marko est un conte qui évoque le thème de l’amour par l’un de ses nombreuxangles, celui de l’amour bafoué. Second conte du recueil, Le Sourire de Marko raconte l’histoire de Marko Kraliévitch qui,dans un accès de colère, bafoue l’amour de la veuve du pacha de Scutari auprèsde laquelle il venait se cacher des soldats qui le recherchaient. Cette femmeéplorée qui avait cru trouver dans son veuvage l’amour du jeune chrétien va letrahir, le dénoncer aux soldats pour qu’il soit arrêté et tué. Lorsqu’il estpris et qu’il fait semblant d’être mort, c’est encore elle qui insiste pourqu’on supplicie le soi-disant cadavre en le crucifiant puis en posant sur luides charbons ardents. L’homme qui a donc bafoué cette femme est tenu de subir,impuissant et incapable de s’y soustraire, la torture imaginée par celle qu’ila vexée. Le récit semble illustrer la citation de William Congreve : « Une femme dédaignée est plus àcraindre que toutes les Furies vomies par l’Enfer ». C’est dans cecontexte héroïque que le thème de l’amour bafoué est illustré.

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